vendredi, février 06, 2009

Medioni, les buvards et le photographe


Tous les enfants ayant comme moi grandi dans les années 60/70 ont connu "PIF Gadget" notamment dans sa meilleure période, dite période rouge à cause de l'en-tête rouge qui l'ornait. Les plus âgés se souviendront aussi de "Vaillant" qui fût le glorieux prédécesseur de Pif.
Certes, j'en ai déjà parlé ici en 2006 et ici en 2007, mais nous sommes en 2009, et il y a du nouveau !
Revenons d'abord brièvement sur le contexte...
Dans ces journaux, qui ont connu une diffusion énorme (un million d'exemplaire à la grande époque de Pif vers 1973), on trouvait à la fois de la BD humoristique (Pif, Pifou, Arthur le fantôme, Corinne et Jeannot, Gai-Luron), ou des séries d'aventure (Corto Maltese, Docteur Justice, Rahan)

Depuis quelques années, Vaillant et Pif suscitent un regain d'intérêt par nostalgie bien sûr (le fameux effet "madeleine de Proust") mais aussi parce qu'on se rend compte aujourd'hui de la qualité du travail des auteurs Vaillant/Pif (Mas, Arnal, Cézard, Tabary, Chéret) qui sont trop longtemps restés dans l'ombre.

Pourquoi ces auteurs sont-ils restés dans l'ombre ?

- la presse d'obédience communiste (eh oui ! et cette orientation politique gênait beaucoup d'acheteurs potentiels) n'aimait pas mettre les auteurs en avant, l'objectif étant avant tout de distraire la jeunesse et non de transformer les dessinateurs en stars du 9ème art.

- à l'époque le travail tourne autour de la parution dans les périodiques, mais sans politique de sortie en albums pour péréniser les séries dans le temps (comme dans les journaux belges Tintin ou Spirou). Aussi, beaucoup des séries sus-citées (à part Corto) ne sont tout simplement plus du tout trouvables aujourd'hui, à part si on trouve les périodiques de l'époque. C'est dommage ! Aussi, les personnages de Pif, Pifou, ou Placid & Muzo sont très connus mais surtout dans le souvenir collectif, car il est quasi-impossible d'acheter aujourd'hui un album les mettant en scène.

Alors depuis quelques années, les amateurs se rattrapent :

- d'abord des livres quasi-encyclopédiques ont été écrits :
"Vaillant, le journal le plus captivant (1942-1969)" par Hervé Cultru
"Pif Gadget - La véritable histoire des origines à 1973" de Richard Medioni
Ces deux livres sont complémentaires et bourrés d'illustrations rares.

- 2 forums érudits sur le web sont consacrés, l'un à Vaillant l'autre à Pif avec un sacré noyau d'amateurs passionnés (je ne citerais que Mariano Alda dit "Totoche")

- je garde enfin pour la bonne bouche un travail qui a démarré voici un an, sous la houlette de Richard Medioni (voir photo) lui-même qui fût le jeune rédacteur en chef de Pif dans sa glorieuse période : l'édition gratuite d'un mensuel sous format PDF de "PERIODE ROUGE", remarquable petit journal d'analyse et de souvenirs sur ces supports.

J'y ai noté de belles et émouvantes lignes de Medioni, que je souhaite vous faire partager.
Elles concernent les buvards Vaillant (Période Rouge n°9) ou le souvenir marquant d'un gadget (Période Rouge n°10).

Voici d'abord pourquoi les buvards furent le meilleur ami de l'écolier :

C’était il y a bien longtemps, en 1956 (j’avais neuf ans et mes souvenirs de cette année-là sont assez précis)… À cette époque, tous les écoliers de France avaient un même ennemi implacable et sournois…
– Le proviseur ?
– Non, L’ENCRE!
Les stylos-billes n’étaient pas autorisés (ô, bénie soit l’année 1965 quand l’Éducation nationale autorisa par décret l’utilisation du Bic !) et, pour tracer de jolies lettres avec des pleins et des déliés, nous étions contraints de plonger notre Sergent-Major dans de l’encre…
– Quelle horreur !
– N’aie crainte, il ne s’agit pas d’un militaire gradé mais du nom de la plume la plus courante utilisée par les écoliers de ce temps-là…
Donc, nous plongions notre plume dans l’encre violette et là…l’encre gouttait sur le bureau, on tentait d’enlever des résidus de papier qui s’étaient accumulés au bout de la plume, on s’essuyait les doigts sur le pull tricoté par maman, on s’enlevait une crotte de nez, on épongeait avec notre manche la coulure en passe d’atteindre le cahier de dictées, on se grattait l’oreille qui devenait, tout comme le nez, immédiatement violette, et enfin on se remettait au travail, notre porte-plume dans une main et notre autre main maculée d’encre plaquant la page… pour une écriture plus aisée. Mais tout cela n’était rien à côté du « Quarantième Jour » !
– Le quarantième jour ?
– Nous étions quarante en classe et, chaque matin, à tour de rôle, un élève avait la corvée d’arriver une demi-heure avant les autres pour nettoyer le tableau noir et, surtout, remplir d’encre les quarante encriers de porcelaine blanche qui ornaient nos pupitres. L’encre était contenue dans une bouteille de grès prolongée d’un bec métallique et on procédait comme le barman qui emplit les verres de pastis… sauf qu’avec moi ça débordait immanquablement.
C’est un de ces jours de corvée qu’eut lieu la « photo de classe ».
J’avais dû auparavant procéder à un décrassage complet et quitter la blouse grise que mes parents m’imposaient de porter.
– Ton histoire est bien triste, Oncle Richard…
– Pas du tout ! Car, heureusement, il y avait les buvards !
L’école terminée, je me précipitais chez tous les commerçants du coin. Je leur faisais mon plus beau sourire ( j’avais souvent les dents violettes car, en mordillant mon porte-plume lors des moments d’intense réflexion, il m’arrivait de me tromper d’extrémité…) et je demandais : «Avez-vous des buvards publicitaires ?»
Et, avec un peu de chance, en une demi-heure de temps j’en récupérais une dizaine, tous différents.
Mais il y avait d’autres moyens de s’en procurer : telle marque de biscottes utilisait un buvard en guise d’étiquette et en faisant les courses on implorait sa maman d’acheter ces biscottes que l’on adorait soudainement…

ou encore cette belle rencontre récente avec un photographe qui va comprendre en une fraction de seconde d'où lui vient sa vocation :

"Septembre 2003. Après avoir vu une émission à la télé où je parlais de Pif Gadget, il a pris rendez-vous :
— Je suis photographe pigiste et je voudrais venir chez vous pour faire quelques photos.
Le voici donc à pied d’oeuvre et on sympathise tout de suite. Il me raconte le choc ressenti quand il a eu en main le premier numéro. Il me parle des séries qui l’ont marqué et des jours qu’il comptait avant chaque parution.
— Bon, faut que je m’y mette…
Il déballe un matériel conséquent et me demande de feuilleter quelques numéros. Je m’exécute. Clic ! Clic ! Clic ! Clic ! Clic !… Et tout à coup je le vois qui pose son appareil. Il a le regard rivé sur le numéro que j’étais en train de feuilleter. Il est immobile, sidéré. Alors, il m’explique. En voyant le numéro contenant comme gadget un appareil photo, un souvenir enfoui depuis son enfance lui est revenu. Cet appareil photo, il l’avait construit. Les photos qu’il avait prises avec n’étaient pas bien bonnes, mais c’était tellement magique ! Voyant sa passion, ses parents lui en ont offert un plus perfectionné pour Noël. Cette passion n’a alors cessé de croître.
— Maintenant, je me souviens. Quand j’ai vu la première photo réalisée avec ce gadget, à ce moment-là j’ai décidé d’en faire mon métier."

Longue vie à Période Rouge !


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1 commentaire:

Fred a dit…

"Periode Rouge" retrace effectivement une période dorée pour beaucoup de lecteurs.
On peut juste ajouter que certains sites (coffre-a-bd) s'efforcent de redonner vie à ces héros par des albums rééditéés.